Philippe d’Ornano, pdg de Sisley : Doit-on encore investir en France ?

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Quand une entreprise familiale aussi prestigieuse et emblématique que Sisley, l’un des leaders mondiaux des cosmétiques, se pose la question de « continuer ou pas à investir en France », on est en droit d’être inquiet. Philippe d’Ornano, son pdg, répond à nos interrogations.

NOUVELLES ENTTREPRISESSisley a doublé son chiffre d’affaires tous les 5 ans, ces 20 dernières années. Cette marque de produits de beauté, la troisième du marché sélectif français en soins, surpasse la croissance du marché. Sisley est surtout connue comme l’entreprise française leader mondial dans les cosmétiques haut-de-gamme, aux actifs naturels de plantes.

Cette ETI¹, entreprise familiale non cotée en Bourse, dépasse le demi-milliard d’euros de chiffre d’affaires. Sisley, qui ne communique officiellement pas ses résultats, n’a pas hésité à investir, en pleine crise économique, 65 millions d’euros pour construire, en 2011, une plateforme de distribution et agrandir ses laboratoires à Saint-Ouen-l’Aumône (Val d’Oise), tout en poursuivant un programme de développement de ses filiales de distribution à l’étranger : « 85 % de notre chiffre d’affaires est réalisé à l’international », précise Philippe d’Ornano.

L’entreprise a fait fortement croître ses effectifs dans le Val d’Oise depuis son implantation. « Entre 2011 et 2015, l’effectif de Saint-Ouen-l’Aumône a augmenté de 27 %, dont notamment des emplois qualifiés » et nous avons « doublé le budget consacré à la recherche, en étoffant l’équipe, avec l’aide de dispositifs comme le “Crédit d’impôt-recherche” ».

Philippe d’Ornano, pdg de Sisley, co-préside le METI qui représente et fait la promotion des ETI, « ces entreprises du long terme dans lesquelles travaillent souvent deux générations » et soulève une question clé : dans un système fiscal français qui, en décalage avec ses voisins européens, renchérit le travail et l’investissement et n’encourage pas le développement à long terme d’un actionnariat français, comment notre pays pourrait-il durablement permettre à ses entreprises de rester compétitives ?

La lettre de l’Entreprise : Vous soulignez l’efficacité du Crédit d’impôt-recherche mais dénoncez la difficulté de travailler en France. Où est-ce que le bât blesse ?

Philippe d’Ornano : « Il faut reconnaître que nous avons de plus en plus de difficultés à produire et exporter de France. La politique fiscale française pénalise lourdement les entreprises qui opèrent et investissent en France, par rapport à ce qui se pratique chez nos voisins européens. Et l’administration fiscale n’a pas toujours un comportement cohérent et loyal vis-à-vis des entreprises. Alors que la France a tous les savoir-faire et tant d’atouts, notamment humains, pour réussir dans une économie mondialisée, pourquoi rendre à ce point le site France non compétitif ? C’est une question qui me désole profondément.

Il y a pourtant un véritable désir d’entreprendre en France. Quand vous êtes entrepreneur, en particulier dans une affaire familiale, vous voulez développer votre entreprise et vous préférez le faire quand c’est possible à partir de votre territoire. Pourquoi ne pas encourager cette ambition qui sert l’intérêt de tous ?

La lettre de l’Entreprise : Pour parler du Val d’Oise, où se trouve votre plateforme de distribution depuis 2011, quel en est le bilan ?

Philippe d’Ornano : Dans cette nouvelle plateforme se trouvent un centre administratif, un centre logistique mondial et tous les laboratoires de recherche. Comme vous l’avez rappelé, nous avons quasiment doublé notre budget consacré à la recherche, avec l’aide de dispositifs comme le « Crédit d’impôt-
recherche ». Nos équipes administratives (finances, IT…) sont également beaucoup plus importantes aujourd’hui avec le développement mondial de l’entreprise.

Nous poursuivons par ailleurs la démarche HQE engagée sur le site en matière d’économies d’énergie avec notre toit photovoltaïque dont la production d’électricité couvre la consommation des bureaux et des laboratoires mais aussi un investissement sur la qualité de travail, notamment en privilégiant patios et baies vitrées qui donnent un large accès à la lumière du jour. Pour l’anecdote, nous avons également installé quelques ruches en collaboration avec un apiculteur local, et des moutons vont paître dans la prairie qui borde la plateforme logistique.

Le site fonctionne bien et je suis très heureux du formidable travail de mes équipes dans le Val d’Oise.

On ne peut cependant passer sous silence l’impact de la fiscalité locale, dont l’évolution à la hausse décourage en France l’installation de projets de cette envergure. Elle est deux fois plus importante que ce qui se pratique en moyenne européenne, ce qui est considérable. Elle est kafkaïenne : plus de 250 impôts et taxes locales et sectorielles recensés. Elle continue de croître de plus de 6 %. Un exemple : pour faciliter à nos salariés l’accès à notre site, nous avons mis en place aux frais de l’entreprise une navette pour relier la gare RER de Liesse à l’entrée de notre site et gagner 20 minutes de temps de trajet. Et nous avons fait construire des places de parking pour ceux qui viennent en voiture. Et nous apprenons que, d’une part, la taxe transport a doublé et que, d’autre part, une nouvelle taxe sur les places de parking vient d’être instaurée pour financer le Grand Paris.

Il faut le dire franchement : on est content quand une entreprise s’installe mais on ne traite pas en France bien sérieusement le problème grave de la compétitivité. Nous avons fait le pari de nous développer en France avec des équipes très motivées et performantes. J’espère que nous n’avons pas tort et que je ne fais pas courir un risque à mon entreprise. Nous sommes handicapés sur les plans règlementaire et fiscal par rapport aux acteurs européens et mondiaux dans un secteur – la cosmétique – qui est particulièrement concurrentiel.

La France taxe ses entreprises 50 % de plus qu’ailleurs en Europe

La lettre de l’Entreprise : Auriez-vous eu moins de difficultés à vous installer à l’étranger ?

Philippe d’Ornano : Nous n’avons pas rencontré de problème pour notre installation et l’ensemble des pouvoirs publics locaux nous a fait bon accueil. Le problème est – il faut en être conscient – dans la situation fiscale : les impôts locaux en France sont le double, en part du PIB, des autres pays d’Europe, qui ne semblent pourtant pas sous-administrés.
Prenez notre site de Blois, dans le Loir-et-Cher, où sont fabriqués nos produits : quant à tous les impôts locaux, j’ajoute l’impôt sur les sociétés, et après avoir déduit le CICE et le pacte de responsabilité, le résultat donne le vertige : l’entreprise paye 57 % d’impôts. Sans parler du coût du travail qui reste le plus élevé d’Europe !

Cette politique fiscale anti-offre a déjà coûté plus de 500 000 emplois industriels à la France ces cinq dernières années. Si nous continuons dans cette tendance 10 ans de plus, nous allons perdre beaucoup de nos industries et de nos savoir-faire. Cette situation n’existe dans aucun autre pays d’Europe. Dans une économie ouverte à la concurrence, ce déficit de compétitivité rend vraiment la tâche difficile à ceux qui veulent se développer en France. Voilà pourquoi aussi peu de jeunes entreprises passent le cap des 3 ans ; et avec 13 % seulement, la France compte le plus faible taux européen de transmissions d’entreprises.

Au-delà des déclarations d’intention, si l’on veut continuer à produire en France, il faut placer les producteurs français dans une situation de concurrence raisonnable. 60 % de nos échanges s’effectuent avec l’Europe. C’est bien aux pays européens qu’il faut se comparer, pas à la Chine ! La France donne-t-elle à ses entreprises les moyens de se battre à armes égales sur le marché européen ?

Faute de changement réel de cap fiscal, des projets de développement comme la plateforme de Saint-Ouen-l’Aumône ou nos laboratoires de Blois seront de plus en plus rares.

La lettre de l’Entreprise : Vous n’allez pas déménager demain matin ?

Philippe d’Ornano : Nous sommes une entreprise familiale, attachée à nos équipes qui franchement nous le rendent bien ! Nous nous battons pour que dans notre pays les choses changent. C’est l’intérêt de tous. Le chômage mais aussi la perte des savoir-faire sont une catastrophe. Ce qui est triste, c’est d’avoir à se poser des questions pour la localisation de nos futurs investissements. Et ce, dans l’intérêt même de nos salariés français et de l’avenir de l’entreprise. Ce n’est pas normal qu’il en soit ainsi. Il n’y a aucune fatalité, tous les autres pays d’Europe nous montrent l’exemple à suivre.

Revenons-en aux chiffres, ils sont désagréables mais il faut regarder la réalité en face : la globalité des taxes et charges sur les entreprises en France est de 18 % du PIB. Alors que la  moyenne de l’Union Européenne est à 12 %. Cela veut dire que la France taxe 50 % de plus ses entreprises (taxes, charges) que ne le font nos voisins européens. Va-t-on durablement rester aveugle devant la désindustrialisation de la France et la perte d’activités ? Va-t-on se satisfaire longtemps d’une situation économique qui, chaque mois, met au chômage l’équivalent de la population de Pontoise ?

Comment font les pays qui ont de fortes dépenses publiques comme la Scandinavie pour s’en sortir ? Ils taxent la consommation et non la production. Ils ont conscience que s’ils taxent la production, ils vont pénaliser leurs entreprises et provoquer le chômage et la perte de ressources. Ils font alors le choix d’une TVA à 25 %. La France enregistre la plus forte dépense publique par habitant en Europe. Et celle-ci est financée en partie par l’endettement au détriment des générations futures et en partie par une « sur-taxation » des entreprises. Sur-taxation, qui, au final, atteint un résultat contraire à l’objectif recherché. Depuis 2010, les impôts ont augmenté de manière considérable et on constate une baisse des rentrées fiscales. Depuis deux ans, le chômage est en hausse constante quand, dans toute l’Europe, il décroît.

Inciter les français à investir à long terme dans l’entreprise

La lettre de l’Entreprise : C’est pour cela, entre autres, que vous avez commencé à mener ce combat pour défendre et promouvoir les ETI ?

Philippe d’Ornano : Ce combat a commencé pour dénoncer le blocage des transmissions d’entreprises dans les années 80 et 90 qui a conduit tant de sociétés françaises de l’après-guerre à disparaître ou à se vendre, souvent à des groupes étrangers. Notre mobilisation a fini par payer et a permis l’adoption, tous partis confondus, des « Pactes Dutreil » qui ont mis fin à l’hémorragie industrielle que nous subissions. Ensuite, nous nous sommes mobilisés pour mieux faire connaître et comprendre des pouvoirs publics notre type d’entreprise. Ce travail de pédagogie a abouti à la reconnaissance par la loi, en 2008, de la catégorie des « entreprises de taille intermédiaire », les ETI, qui emploient de 250 à 5 000 salariés. Ce sont ces entreprises que représente et fédère le Mouvement des ETI que je co-préside aujourd’hui avec Elizabeth Ducottet, la PDG de Thuasne.

La lettre de l’Entreprise : Le gouvernement en place est-il aujourd’hui sensibilisé à ce problème ?

Philippe d’Ornano : Il y a une sensibilisation sur le problème de la transmission d’entreprise et sur les questions de compétitivité au sens large. Mais il n’y a pas encore de mobilisation claire en faveur de la création d’un Mittelstand à la française, sur le modèle de celui qui fait la robustesse de l’économie allemande. Pour y parvenir,nous avons une conviction : notre pays doit favoriser l’investissement de long terme dans ses entreprises. Au delà même des entreprises familiales ou des ETI, nous avons besoin de gens qui investissent pour une certaine durée dans nos entreprises, si nous voulons construire des marques mondiales, innover, embaucher et partir à l’export. La France ne compte malheureusement que 4 600 ETI quand l’Allemagne en a 12 500, la Grande-Bretagne 10 500 et l’Italie 8 000. C’est notre maillon faible !

Il faut encourager l’investissement long et risqué en supprimant les effets pervers de la fiscalité sur le capital sur ce type d’investissement. Là encore, en agissant ainsi, nous ne ferons que faire bien tardivement ce qui est déjà en place dans toute l’Europe depuis plus de 10 ans.

La France a, par habitant, la quatrième épargne du monde mais n’investit pas dans les entreprises. Il faut inciter les Français à le faire. Cela serait la meilleure façon de réconcilier les Français avec l’économie et d’assurer à nos entreprises, de la PME à l’ETI et même à l’entreprise du CAC 40, des noyaux stables d’actionnaires nationaux attachés à soutenir des projets dans le temps. L’inverse de la spéculation !

La lettre de l’Entreprise : Quelles mesures pourriez-vous proposer ?

Philippe d’Ornano : Nous plaidons pour exonérer totalement les parts d’entreprises de la fiscalité du patrimoine en contrepartie d’une détention très longue, dix ans, des titres.

L’idée est de créer un appel d’air pour que les Français investissent plus dans les entreprises pour créer l’industrie et les services de demain et résorber le chômage.

Enfin, on parle peu de la perte de nos savoir-faire qui sont pourtant une immense richesse française. Au regard du nombre d’entreprises françaises en vente ou menacées, nous risquons d’en perdre beaucoup encore. Il faut les protéger en créant un écosystème qui permette aux entreprises de se développer. Beaucoup de jeunes sont prêts à monter une entreprise mais il faut leur assurer un « capital confiant » pour les accompagner dans le développement de leur projet. C’est tout le sens du statut de l’investisseur de long terme pour lequel nous plaidons. »


1- ETI / Entreprise de Taille Intermédiaire : de 50 millions à 1,5 milliard et demi d’euros de chiffre d’affaires et de 250 à 5 000 salariés selon leur identification par le METI
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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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