Gwenola Joly-Coz, présidente du Tribunal de Pontoise à 100%

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Lors de la Journée des Femmes, Marie-Christine Cavecchi¹ avait rassemblé des femmes de tous secteurs pour présenter leur métier et évoquer leur statut. Une occasion pour Gwenola Joly-Coz, présidente du Tribunal de grande instance (TGI) de Pontoise, de militer « pour » un quota de femmes en politique, ce qu’elle rejetait violemment il y a peu… Son argumentation vaut le détour. Extraits choisis par La lettre de l’Entreprise.
Marie-Christine Cavecchi a lancé le débat
« Je sais, pour avoir discuté avec vous, Madame la Présidente du Tribunal de grande instance de Pontoise, que vous agissez beaucoup auprès des réseaux de femmes et je pense que cette Journée des Femmes est le bon moment pour parler de
« Femmes de justice » et partager votre expérience sur l’utilité de ces réseaux ».

Gwenola Joly-Coz

Gwenola Joly-Coz

 

 

« J’aimerais que l’on soit à parité, à 50/50 »

« Avant tout, je souhaite faire un point sur le métier de magistrat et la sous-représentation des femmes, pourtant majoritaires, aux postes hors hiérarchie² .
Vous savez que la magistrature s’est beaucoup féminisée. Mais c’est désormais un corps dévalorisé.

Les revenus ne sont pas à la hauteur de ce qu’un homme aurait souhaité. On trouve suspect de favoriser les femmes au pénal comme au civil. Mais quand ces messieurs viennent divorcer, ils estiment qu’avec, face à eux, une femme présidente, une greffière, des avocates et auxiliaires de justice, ils imaginent évidemment qu’ils n’auront pas la garde des enfants. Mais ce n’est pas pour ces raisons qu’ils n’ont pas cette garde, c’est parce qu’ils ne la demandent pas.

2 femmes présidentes de tribunal pour 10 hommes en France
Je viens de vous décrire un corps de métier constitué à 65 % de femmes mais, vous l’avez compris, comme dans beaucoup de corps, il existe chez nous une dissolution de la femme dans la hiérarchie : 65 % de femmes se consacrent à rédiger les jugements, assurer les permanences. Il n’en reste que 25 % pour diriger les tribunaux. Afin que vous connaissiez mieux votre tribunal, le TGI de Pontoise, qui regroupe les compétences du ressort de l’ensemble du Val d’Oise, sachez qu’il s’agit du 11e tribunal de France. Soit l’un de nos 12 très gros tribunaux, ceux qu’on appelle les « hors hiérarchie » du premier groupe. Combien comptent-ils de femmes à leur tête sur 12 ? Deux : Isabelle Gorce à Marseille et moi-même à Pontoise.

C’est une fierté mais aussi un regret. J’aimerais qu’on soit à parité, à 50/50. C’est ce que nous demandons.
Pour cela, j’ai rejoint au ministère de la Justice l’association « Femmes de justice ». Pas uniquement pour les magistrates mais aussi pour les directrices de la protection judiciaire de la jeunesse et les directrices de prison car il y en a de plus en plus dans l’administration pénitentiaire.

Au ministère de la Justice, nous essayons de manier les concepts de parité, de mixité, pour mettre sur la table ce sujet qui est pour l’instant un « impensé », pour faire acte de plaidoyer et pour dire qu’il faut que les choses changent.
Qu’il faut désormais que les femmes aient des postes à responsabilité dans la magistrature. Qu’il n’est pas normal qu’au bout de 70 ans, des hauts postes dans la magistrature n’aient jamais été donnés à une femme.

À ce sujet, j’aime bien citer quelques exemples emblématiques : directeur de l’école nationale de la magistrature par exemple. C’est un vrai bonheur, les professions sont à 80 % constituées d’auditrices de justice mais il n’y a jamais eu une femme nommée directrice de l’école. Il n’y a jamais eu non plus de femme inspecteur général des services judiciaires, jamais de femme procureur du tribunal de Paris, jamais de femme présidente du tribunal de Bobigny etc.. etc.

C’est une vraie problématique : quand il n’y a pas de modèle identificatoire, les jeunes professionnelles ne peuvent s’imaginer aux plus hauts postes. Dans la magistrature aujourd’hui, nous sommes dans cette situation : beaucoup de jeunes femmes ont passé un concours difficile, ont fait des études brillantes et sont très vite stoppées dans leur parcours professionnel estimant, en levant les yeux, en voyant les hommes en haut, que ce n’est pas fait pour elles.

Des réseaux à tous les étages
« Femmes de justice », comme « Femmes de l’intérieur », « Femmes et diplomatie », « Femmes de Bercy », c’est pour vous dire que, dans à peu près toute la haute fonction publique, les femmes se sont mises en réseau… car il n’y avait que ça à faire : être solidaire, être bienveillante, être dans la transmission intergénérationnelle, pour permettre à la génération d’après de se projeter.

Nous travaillons sur deux points
 L’accompagnement personnel. Comment oser ? Comment se dire oui je suis capable ? On aide un certain nombre de jeunes femmes à comprendre « la cartographie du pouvoir ». Je suis contrainte malgré moi de dire que souvent les jeunes femmes sont naïves dans leur parcours professionnel et que très peu ont la compréhension de cette cartographie du pouvoir, des organigrammes, de comment faire pour être en haut… Elles mettent des décennies à comprendre, là où, comme par hasard, les garçons comprennent très très vite comment va fonctionner leur carrière. Donc, on fait de l’accompagnement personnel.
On fait aussi du mentorat : une femme plus âgée, déjà en responsabilité dans la magistrature, prend sous son aile une jeune professionnelle pour l’accompagner, lui donner les bons renseignements au bon moment, parler calendrier de carrière, tout ce que les hommes savent si bien faire…

Toutes ces associations de femmes ont des sites web. Nous essayons de nous rencontrer et d’être solidaires dans nos demandes car on peut dire que l’État français n’est pas exemplaire. Il donne beaucoup de leçons aux autres, a voté beaucoup de lois dans le secteur privé notamment, qui parfois va de l’avant, beaucoup plus que l’État.

« Pour » les lois quotas
Pour l’instant, les choses ne sont pas formidables dans la haute fonction publique. Le ministère de la Justice a été condamné, il y a peu, au titre de la loi Sauvadet, pour n’avoir pas rempli les quotas de nomination de femmes. Un exemple, proche de vous et récent : les conseils de prud’hommes. Il y en a trois dans le Val d’Oise, ces gens qui rendent la justice du travail, pas des professionnels, mais des gens qui jusqu’à présent étaient élus et sont désormais désignés. Qu’avons-nous fait ? Nous avons fait une loi quota. Il y a 15 ans, j’étais résolument contre les quotas. Je suis désormais résolument pour.
Par les lois quota, ont donc été désignés, en décembre 2017, moitié de femmes et moitié d’hommes dans nos conseils de prud’hommes du Val d’Oise. Félicitations, bonheur, rien de naturel bien entendu. Gardons-nous de ces adverbes faux amis : naturellement, mécaniquement et mathématiquement, tout ça se mettra en place. Non ! C’est la loi qui a imposé ce 50/50. Ces gens-là sont venus prêter serment devant moi, le 10 janvier 2018. Ces 100 personnes qui avaient été élues dans le Val d’Oise sont venues prêter serment et j’étais si contente de voir tous ces visages de femmes dans la salle que je les ai prévenues.
Je leur ai dit : « Que va-t-il se passer la semaine prochaine ? Vous allez tenir les assemblées générales. Vous allez élire des présidents et vice-présidents de ces 3 CPH (Conseils de Prud’hommes). » Que pensez- vous qu’il arriva ? 6 hommes ont été élus.
J’en ai conclu que la loi quota n’était pas allée assez loin. Et qu’au-delà de dire qu’il fallait la moitié des femmes dans les conseils, il eut fallu dire aussi qu’il fallait la moitié de femmes dans les organes présidentiels.

Le code de l’exigence
On me demande souvent si les présidents de la République et les ministres reçoivent facilement les associations ? Nous sommes toujours reçues parce qu’ils y sont obligés. J’estime que nous avons aussi la possibilité d’exiger.
Ce n’est pas dans notre culture féminine mais il faut apprendre un certain nombre de codes masculins dont celui d’exiger.
Oui, nous sommes reçus par les ministres qui se succèdent, à la fonction publique ou aux droits des femmes. J’ai été la directrice de cabinet du secrétariat aux droits des femmes. Je connais très bien ce milieu et nous avons audience régulièrement. Nous sommes souvent reçues poliment. Nous ressentons souvent trop peu d’engagement. Les paroles sont belles mais les actes ne suivent pas. C’est une réalité depuis quelques mois.
Nous vivons une vraie régression au niveau de l’État. Très peu de femmes ont été désignées à ces hauts postes de la fonction publique. Le président de la République, Emmanuel Macron, a voulu instaurer un « spoil system » à la française, qu’on peut reconnaître comme légitime, que je ne remets pas en cause. Il a dit que l’ensemble des directeurs d’administration centrale devraient être renouvelés, pour être au diapason de sa politique. Jusque-là, dont acte… Là où ça se corse, c’est qu’au bout de 6 mois n’ont été nommés que des hommes.

Bercy, c’est moins contre-productif parce qu’on s’imagine que c’est un ministère d’hommes. On sait aussi qu’avec 65 % de femmes dans la magistrature, aucun talent féminin n’a été trouvé pour assumer des postes de directeurs dans ces ministères. Madame Belloubet, une femme, garde des Sceaux, vient de nommer en 6 mois un directeur d’administration pénitentiaire, un directeur des affaires criminelles et des grâces, un directeur du service judiciaire, un secrétaire général… Que des hommes ! La haute fonction publique française est loin d’être exemplaire. Je crains que les actes ne soient pas à la hauteur des paroles. C’est bien beau de dire que l’égalité femmes/hommes est une cause nationale du quinquennat de Monsieur Macron. J’aimerais que les actes suivent. »

Journée des Femmes, organisée par Marie-Christine Cavecchi présidente du Conseil départemental du Val d’Oise.

1- Présidente du Conseil départemental du Val d’Oise
2- La grille indiciaire d’état magistrat placé « hors hiérarchie » de l’ordre judiciaire décrit la rémunération brute mensuelle d’un agent magistrat placé hors hiérarchie de l’ordre judiciaire selon le grade : elle est réservée aux présidents de tribunaux, cour d’appels etc.).


Béatrice Monomakhoff

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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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