Thierry Breton : « Pour accéder au marché européen, il faudra accepter nos règles »

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Dans une interview aux « Échos » du 8 janvier 2020, le nouveau commissaire européen, Thierry Breton, estime que l’Europe a de nombreux atouts technologiques et industriels. Il appelle à fixer des règles claires avec les partenaires extérieurs de l’UE et veut relancer le continent dans la bataille des données.

Pour sa première prise de parole, Thierry Breton, (ancien ministre de l’Économie de Chirac et ex pdg d’Atos), désormais en charge du Marché intérieur¹ de l’Europe, détaille ses grands projets pour les cinq années à venir. Voici les principaux extraits, synthétisés par La lettre de l’Entreprise d’après l’interview des Échos réalisée par Gabriel Grésillon, Derek Perrotte et Nicolas Barré.

 

Les Échos : Que faut-il faire pour éviter le déclin industriel de l’Europe ?

L’Europe est sans doute, parmi les grandes économies, celle qui a la base industrielle la plus diversifiée, la plus solide, avec le plus de compétences. L’industrie y représente 20 % de l’activité économique. C’est un formidable atout. Il n’y avait pas, jusqu’ici, une véritable politique industrielle pour notre continent. L’une de mes missions est d’y pourvoir dans les mois qui viennent. (…).

Les Échos : Comment revenir dans la course en ce qui concerne les données numériques ?

Les 5 ans qui viennent s’annoncent critiques. Parce qu’aujourd’hui, le volume mondial de données que nous traitons est de 35 zeta bites, c’est-à-dire 35.000 milliards de milliards de données. Et que ce volume double tous les 18 mois et qu’il atteindra 175 zeta bites dans cinq ans. Les données sont la matière première essentielle pour développer de nouveaux usages, services, produits, par le biais de l’intelligence artificielle. (…) Ma responsabilité est de mettre en œuvre les règles qui permettront à l’Europe de la donnée de se développer et de prospérer. L’Europe doit fixer ses propres critères d’exploitation et de stockage de futurs gisements massifs de données.

Les Échos : Comment ne pas pénaliser la compétitivité de l’Europe avec le pacte vert ?

Nous travaillons à un mécanisme d’ajustement aux frontières pour faire en sorte que nos concurrents paient le juste prix des normes en vigueur chez nous. (…) La priorité de ces 5 prochaines années est de mettre sur pied des outils, des financements et des programmes d’accompagnement.

Les Échos : La Chine nous menace déjà de rétorsions si nous mettons en place ce mécanisme…

Nous sommes conscients de ce que représente le marché intérieur européen pour nous et aussi pour nos grands partenaires ou concurrents extérieurs. Mais il faut être clair : dans le monde qui vient, l’Europe aura ses propres règles. Tout le monde y est bienvenu mais à condition de les respecter. Ce sera là un marqueur, fort, de la nouvelle Commission Von der Leyen.

Les Échos : Le secteur automobile grince des dents. Le force-t-on à évoluer trop vite ?

A chaque secteur sa dynamique propre. Le secteur de l’automobile est (…) soumis à des contraintes extrêmement fortes qui impliquent la transformation des modes de propulsion, des batteries, sans compter tout ce qui concerne l’intelligence embarquée. (…). Il s’agit de donner à l’industrie automobile les moyens de gérer l’ensemble de ces défis, qui seront autant d’opportunités pour accroître sa compétitivité.

Les Échos : On dit souvent l’Europe technologique à la traîne de la Chine et des Etats-Unis. Est-ce votre diagnostic ?

Non, je l’ai déjà dit et je le dis à nouveau. L’Europe n’accuse pas le retard que certains s’évertuent à lui imputer. (…) A titre d’exemple, nous détenons 55 % des brevets liés à la 5G. Il est vrai que pour la génération actuelle de services, basés sur les données personnelles, les Etats-Unis et la Chine ont de l’avance. (…).Amérique et Chine ont saisi la première vague. Pour l’essentiel, celle des données personnelles. Concentrons-nous sur la deuxième qui arrive, celle du B to B, et faisons-le avec un principe clair : les Européens doivent être propriétaires de leurs données et celles-ci doivent être traitées en Europe, selon nos règles et nos valeurs.

Les Échos : La responsabilité des grandes plates-formes ne cesse de faire débat. Allez-vous réviser la directive e-commerce de 2002 ?

Il faut évidemment mettre les plates-formes face à leurs responsabilités. (…) On ne peut continuer à vivre dans un monde dans lequel cinq ou six grands acteurs stockent 80 % des données de la planète sans se considérer responsables des usages qui en sont faits ! La directive e-commerce a longtemps fonctionné mais l’environnement et les usages ont évolué depuis son adoption. On le constate aussi bien avec l’essor des contenus illicites et haineux que des fake news et, plus généralement, l’impact potentiel des plates-formes sur la démocratie. Mon objectif, c’est de renforcer, vite, la responsabilité des grandes plates-formes. Je préférerais le faire dans le cadre de la directive e-commerce mais nous verrons s’il nous faut aller plus loin.

Les Échos : Les Gafa doivent-ils être démantelés ?

Les règles de concurrence existent et, comme tous les acteurs économiques, les Gafa doivent les respecter. La question est de savoir s’il y a des abus de position dominante. Si tel est le cas, des sanctions sont prévues, graduelles et proportionnées, dont, en dernier recours, le démantèlement. La priorité est selon moi de se donner la capacité d’accélérer l’instruction des dossiers qui nous sont soumis, pour coller à la réalité de ce secteur en rapide évolution.

Les Échos : L’Europe est-elle prête pour la 5G ?

La 5G, ce n’est pas la 4G en plus rapide. C’est toute une nouvelle architecture de réseaux basée sur le traitement local des données. Les données seront partout, de même que l’intelligence qui les traitera. Cela implique de porter une extrême attention à la criticité des réseaux, comme l’ont parfaitement souligné toutes les institutions européennes. Il faut le faire, y compris en tenant compte des nouveaux usages (ville intelligente, santé, transports…) dont beaucoup touchent à la responsabilité directe et à la souveraineté des Etats. C’est cette criticité et l’interconnexion des réseaux européens qui ont du reste poussé les Etats membres de l’UE à vouloir développer une approche coordonnée sur ces sujets. Ce travail est en cours et des mesures seront bientôt dévoilées, notamment par le biais d’une « tool box » agréée au niveau des Etats membres.

Les Échos : Quelles sont vos ambitions pour la Défense européenne ?

(…) L’un des acquis de la Commission Juncker a été de faire en sorte que tous les États-membres acceptent, à l’unanimité, de considérer désormais la défense comme un enjeu collectif important. Cette démarche commune a conduit à la création d’un Fonds européen de défense (FED) et d’une Direction générale de la défense dont j’ai la charge.

J’ajoute que le FED (…) mobilisera toute une chaîne de valeur intégrant en particulier PME et start-up. La Défense va devenir un sujet européen à part entière et un sujet partagé.

Les Échos : Faut-il assouplir les règles budgétaires européennes pour faciliter les investissements dans ce secteur ?

À mes yeux, le critère le plus important à surveiller n’est pas le déficit, mais le différentiel d’endettement des États membres.

Les Échos : Jusqu’où l’Europe doit-elle prendre ses distances avec l’Otan ?

L’OTAN est le partenaire militaire de beaucoup de pays de l’union et le restera. (…). Obama et Trump ont tous deux incité l’UE à prendre davantage en charge sa propre défense. Nous devons nous préparer à prendre de plus en plus notre destin en main. (…) L’Europe est le seul continent qui a réduit son budget militaire au cours de la dernière décennie, à contre-courant de l’accélération de l’évolution des rapports de force mondiaux.

Les Échos : L’Europe a-t-elle encore une ambition spatiale ?

Oui, plus que jamais. Le spatial est un succès européen. Peu de personnes pensaient que Galileo serait aussi performant. Aujourd’hui, Galileo est le meilleur système au monde en matière de géolocalisation. C’est vrai aussi de Copernicus, le plus grand générateur d’images satellites au monde. Nous en fournissons, en ce moment par exemple, à nos amis australiens dans la tragédie qu’ils sont en train de vivre.

Les Échos : Quels sont vos projets pour ce secteur ?

Une nouvelle génération de satellites va être lancée. Une réflexion sur les futurs lanceurs est en cours, avec la question du lien entre l’espace et la défense. Il faudra aussi aider Galileo à améliorer sa gouvernance.

Les Échos : L’Europe doit-elle être plus ferme avec la Chine ?

D’une façon générale, le sujet pour l’Europe et ses grands partenaires, c’est la réciprocité. Compte tenu de ce que nous sommes, c’est-à-dire l’un des tout premiers marchés au monde, nous devons être souverains dans la définition de nos politiques. À nous, donc, d’être clairs dans l’élaboration de nos règles.

Les Échos : Sur le Brexit, l’Europe doit-elle offrir aux Britanniques un accès privilégié à son marché ?

Nous ne souhaitions pas le Brexit, mais nous respectons la décision du peuple britannique. En ce qui nous concerne, nous serons intransigeants : pour accéder au marché unique européen, les Britanniques devront respecter toutes nos règles, en particulier les normes environnementales, sociales et sanitaires, ainsi que le contrôle des aides d’Etat.

Les Échos- Propos recueillis par Derek Perrotte (Bureau de Bruxelles) et Gabriel Grésillon, Nicolas Barré.

 

1- Ce portefeuille français englobe le Marché intérieur (règles de concurrence) la Politique industrielle, le Numérique, la Défense et l’Espace.

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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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