Nicolas Bouzou : Quand la France va-t-elle prendre des risques ?

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Nicolas Bouzou, économiste et écrivain que l’on peut voir sur les plateaux de tv, dirige Asterès (http://www.asteres.fr), son cabinet d’analyse économique et de conseil. Après avoir lu son dernier livre, « Pourquoi la lucidité habite à l’étranger ? », La Lettre de l’Entreprise l’a rencontré pour lui demander quelques précisions.

Pourquoi la lucidité habite à l'étranger ?

Pourquoi la lucidité habite à l’étranger ?

La lettre de l’Entreprise : Finalement… Pourquoi la lucidité habite à l’étranger ?
Nicolas Bouzou : Parce que la France est en plein refoulement. Notre problème est psychologique. La plupart des pays européens vont mieux et même bien. Scandinaves, Suisses, Autrichiens, Allemands et Néerlandais bénéficient d’une prospérité de plein emploi et leur chômage est faible, voire inexistant. Ici et là, l’État providence se réforme et les entreprises profitent de la mondialisation.

Nous nous enfonçons dans les affres de la dette, du chômage et de la perte du pouvoir d’achat. Et ce n’est pas nouveau !

Nous refoulons un certain nombre de problèmes et de solutions qui s’offrent à nous et que nous n’appliquons pas. Il y a eu pléthore de rapports dont le rapport Gallois, dont nous ne tenons aucunement compte. Les Français refoulent la promesse de la France, celle de sa devise « Liberté, égalité, fraternité », et aujourd’hui, on voit bien que la question de l’égalité est battue en brèche. Si on prend l’Education nationale, l’égalité est devenue, (selon le classement de l’OCDE) le point faible de notre système scolaire qui reproduit les inégalités sociales à échelle beaucoup plus grande que dans les pays qui nous entourent.

Il n’y a plus de débat rationnel sur la question du marché du travail, ni sur l’éducation, le rôle de l’agriculture, les OGM… et la France, aux prises avec un chômage de masse, est le seul pays européen qui refuse de réformer son marché du travail. Nous devenons une société inconsciente, composée de citoyens rétifs au changement et qui refoulent l’idée qu’ils ne sont plus tous « libres et égaux en droit ». Il est évident qu’un enfant de chômeur ou un petit-fils d’immigré musulman est désavantagé par rapport à la moyenne de la population. Même s’il en est partiellement, souvent responsable. Il est évident qu’un fils de professeur de médecine est mieux soigné et qu’un enfant de haut fonctionnaire trouve facilement un stage. Nous refoulons cette trahison parce que nous sommes coupables. Vous, moi, eux, nous avons collectivement trahi l’idéal français. À force de vouloir conserver notre modèle, nous avons perdu nos idéaux. Ce refoulement nous fait chérir un paradis perdu et trembler devant l’avenir.

La lettre de l’Entreprise : Peut-on imaginer une France qui fonctionne sur le modèle autrichien pour résorber son chômage ?
Nicolas Bouzou : On pourrait tout-à-fait emprunter certains aspects du modèle économique autrichien (ou anglais, danois et allemand), mais à condition d’accepter de faire revenir la rationalité dans nos débats. Quand je parle du marché du travail anglais, on me répond « Ah oui, mais ça ne vaut rien car il y a beaucoup de pauvreté », et quand j’évoque l’Allemagne, on me rétorque que « l’Allemagne a fait les contrats à un euro et donc, il ne faut pas parler de l’Allemagne ». En Autriche, par exemple, ce qui est au cœur de leur stratégie économique et qui devrait être une source d’inspiration pour nous, c’est l’apprentissage dont bénéficient 40 % des jeunes, et qui, de plus, quand ils ne trouvent pas de place dans les nombreuses PME industrielles du pays, sont orientés vers les ateliers d’Etat. Le résultat est que beaucoup de jeunes immigrés sont ravis de s’intégrer par l’économie dans une société à l’apparence un peu hermétique. L’Autriche a adapté à son marché du travail la flex-sécurité qui offre aux entreprises des emplois très flexibles et garantit des systèmes de formation et de placement aux demandeurs d’emploi et aux salariés qui sont très performants. C’est cet arrangement-là qui fonctionne bien, et c’est ce qu’ont fait les Danois, les Suisses… et l’on peut tout à fait s’en inspirer.

La lettre de l’Entreprise : Vous êtes vous penché sur les « scandales » de la formation professionnelle en France ?
Nicolas Bouzou : Votre expression est forte mais non dénuée de vérité. La formation professionnelle en France dysfonctionne complètement et toutes les études démontrent qu’elle n’atteint réellement sa cible que quand elle touche les personnes en grande difficulté (chômeurs longue durée) et les illettrés. C’est là-dessus qu’il faudrait cibler l’argent de la formation professionnelle. Même s’il est important que les usines conservent un budget pour une formation professionnelle continue pour la qualification de leur main-d’œuvre, la priorité absolue devrait être donnée aux chômeurs. Mais en France, cela ne fonctionne pas ! Et en moyenne, il faut avouer que la formation professionnelle est dispensée à des gens qui n’en ont pas besoin. Il est très difficile d’y toucher car elle finance une partie des syndicats et les gouvernements successifs ne s’y frotteront pas sous peine d’avoir à affronter la rue. C’est l’opinion publique et les médias qui, espérons-le, arriveront un jour à sensibiliser les personnes concernées pour réformer ce système…

La lettre de l’Entreprise : La France est-elle plus lucide dans l’économie de la santé ?
Nicolas Bouzou : La santé est le domaine dans lequel il y a le plus d’innovations : génétique, biologie moléculaire, thérapie, imagerie, chirurgie, nanotechnologies… On fait des progrès incroyables qui vont nous permettre de vivre beaucoup plus longtemps, qui génèrent une promesse de croissance économique si on sait en profiter, c’est-à-dire si on sait, d’un côté, incuber les start-up innovantes qui produisent dans ces secteurs – en évitant qu’elle ne partent en Californie – et de l’autre, se donner les moyens de consommer cette santé, de développer un marché. Cela passe par une régulation des dépenses publiques. À force de dépenser de l’argent pour des médicaments qui ne servent à rien, ou de consommer des budgets parce que l’hôpital est incapable de se réorganiser, on perd chaque année des dizaines de milliards d’euros qu’il faudra absolument investir dans les dix prochaines années dans la chirurgie robotisée, l’achat de médicaments comme ceux, très chers, qui peuvent soigner l’hépatite C (40 000 Ä), dans des molécules pour soigner le cancer (100 000 Ä) et pour redonner des moyens à l’assurance maladie et aux mutuelles ; comme il est utile de développer la médecine ambulatoire en assurant aux infirmières un salaire décent. Au Danemark, cette médecine représente 70 % contre 35 % en France et la rigidité du système hospitalier français va à l’encontre d’une réforme en profondeur.

La lettre de l’Entreprise : La France a-t-elle quelques atouts face à ses voisins européens ?
Nicolas Bouzou : Mais bien sûr ! Mon livre ne participe pas au bashing de la France mais montre surtout comment les autres pays européens, y compris en Europe du sud, Espagne, Portugal et Italie, s’y sont pris pour enrayer dette, chômage… mais la France, à voir l’émergence de ses  nombreuses start-up, a un champ extraordinaire de développement. Ne prenons que trois villes : Paris, Grenoble et Marseille. À Paris une multitude de start-up éclosent chaque année dans de multiples domaines ; à Saclay, la vieille école Polytechnique a fait sa révolution en devenant une école d’entrepreneurs connue du monde entier. Grenoble a développé une expertise dans le domaine nano cellulaire et Marseille un centre de nanoscience. Rien de tout cela ne sera perdu si un cadre fiscal et réglementaire incite créateurs d’entreprises et chercheurs à rester en France, si la fiscalité des entreprises et des hauts revenus est revue à la baisse… Sinon ils iront développer leurs talents ailleurs.

La lettre de l’Entreprise : Que recommanderiez-vous aux chefs d’entreprises ?
Nicolas Bouzou : Voyagez ! Allez voir ne serait-ce qu’en Europe, dans les villes, les usines, les universités ce qu’il s’y passe. Vous y découvrirez d’autres modèles, d’autres façons de faire, de travailler, de « penser Europe ». La Suisse, la Suède, le Danemark et les Pays-Bas ont des pme et des systèmes politiques qui fonctionnent différemment. Ils tentent de concilier progrès économique et social et n’ont pas si mal réussi. Et restons libre d’esprit… C’est au titre du principe de précaution que certains pays comme la France refusent les OGM. C’est au titre de ce même principe que nous pourrions demain (ndlr : n’est-ce pas déjà trop tard ?) laisser les fameux GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple) gérer notre santé et nos données personnelles, les Européens étant absents de ces marchés, contraints par des réglementations strictes, voire par des interdictions d’exercer.

La lettre de l’Entreprise : Les élections départementales sont très défavorables au président François Hollande. Quel conseil lui donneriez-vous s’il vous en demandait un seul ?
Nicolas Bouzou : S’il espère laisser une trace de son passage dans l’histoire de France, voire se représenter, je lui conseillerai d’aller beaucoup plus loin et beaucoup plus vite dans les réformes ! Après le pacte de compétitivité, le choc de simplification, la loi Macron qui sont des “nano mesures” d’une politique de l’offre, il faut ouvrir un grand chantier de réformes pour convertir la France à la modernité. Qu’il s’inspire de Gerhard Schröder qui a lancé un énorme train de réformes en deux ans !


 Chez nos voisins européens

C’est un essai de 300 pages qui se lit comme une balade en Europe où l’auteur, Nicolas Bouzou¹, nous fait redécouvrir le passé et le présent de nombreuses villes où il est allé chercher réponse à sa question : pourquoi nos voisins européens se sortent des difficultés (chômage, dette, pouvoir d’achat, problèmes éducatifs,…) alors que la France s’enfonce dans l’immobilisme ?

Loin d’être un pensum criblé de chiffres, on accompagne l’auteur dans une promenade touristique parfois badine – vous saurez tout sur l’origine du Guardian à Manchester et des Rolls-Royce, la pomme d’Apple, Marco Polo, La genèse du film Rocco et ses frères de Visconti, l’histoire du Pirée…

Et vous deviendrez imbattable sur la loi de Moore (du nom de l’ancien président d’Intel) qui prévoyait le doublement de capacité d’une puce informatique tous les ans², les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informations, cognitivité), et les thèses de l’économiste autrichien Schumpeter qui a créé le concept de « destruction créatrice » pour décrire l’économie de marché qui détruit des activités pour en faire naître d’autres, au fil de l’évolution des technologies.

Enfin, vous pourrez briller dans les dîners avec quelques chiffres clés comme le taux de pauvreté dans le monde : 20 % (contre 51 % en 1981), ou la somme avec laquelle un homme peut survivre dans le tiers monde : 1,25 $ par jour. Ou quelques phrases clés comme, à l’italienne : « Ce qu’on produit doit être beau, ou l’on s’abstient » ou, à la française : « Les gouvernements obsédés par la politique fiscale se trompent de siècle » et encore : « Notre Europe souffre de l’anxiété des comédiens qui ont autrefois occupé les premiers rôles mais qui ont vieilli depuis » et « Le cœur de l’économie mondiale reste bien la Silicon Valley ». J’ai gardé le meilleur pour la fin : « Le pouvoir est  détenu par les individus qui savent sélectionner l’information, la digérer, la synthétiser, la restituer, expliquer à leurs interlocuteurs en quoi elle peut lui être utile. Parmi ces bienheureux, les fondateurs de Google, Facebook et Apple, mais aussi la masse des « ingénieurs géniaux », « des «consultants intelligents et des « producteurs d’idées ».
« Quand la France va-t-elle prendre des risques » et se réformer ? C’est toute la question posée par Nicolas Bouzou.


1- économiste et dirigeant du cabinet Asteres – cf. Contact page 22. «  Pourquoi la lucidité habite à l’étranger ? » publié chez JC Lattès – 394 pages.
2- Tous les 18 mois en fait.

 

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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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