Médecine : La rentabilité à l’épreuve

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La médecine connectée soulève à chaque rassemblement de chercheurs et d’experts, des questions clés : est-elle un allié pour faire avancer la R&D à moindre coût et, par exemple, traiter plus de maladies rares ? Nous autorise-t-elle une plus grande tolérance aux risques ? Elle permet de détecter et de prévenir mais pas encore suffisamment comme nous le démontre la pandémie que nous vivons…

En raison de la pandémie du Covid-19, la conférence sur les biotechnologies Bio-Europe Spring, programmée à Paris du 23 au 27 mars, s’est déroulée entièrement par Internet, à 100 % digitale. Une première pour l’organisateur EBD qui a connecté, en un temps très resserré, une communauté de scientifiques, médecins, chercheurs et investisseurs autour des travaux pour les progrès thérapeutiques à venir.

Premier vaccin ANTICOVID-19

La première conférence inaugurale, « Combat contre le Coronavirus », a réuni un panel de dirigeants de laboratoires¹ dont l’ex-directeur général de BioMérieux, le français Stéphane Bancel, DG de Moderna Therapeutics. Cette biotech est la première à avoir créé un vaccin expérimental contre le Covid-19 aux États-Unis en 42 jours, grâce à ses recherches précédentes sur les coronavirus. Ce vaccin a été testé le 16 mars sur un groupe de 45 patients américains sains, âgés de 18 à 55 ans, à Seattle, dans l’état de Washington, la région la plus touchée des États-Unis, pendant 6 semaines. La production du vaccin baptisé mRNA-1273 n’a demandé que 25 jours pour traduire le code génétique du virus en un potentiel vaccin. La technologie à l’origine de ce vaccin est un traitement à base d’ARN (acide ribonucléique). La production de vaccins à l’aide de cette technologie ne nécessite pas de croissance cellulaire, ce qui autorise un développement plus rapide. Mais il faudra compter plus d’un an avant son éventuelle mise sur le marché. Si les tests sont concluants, il sauvera des vies par millions.

Plus que jamais, la course est lancée pour mettre au point le produit le plus efficace. Derrière Moderna, Johnson & Johnson, Sanofi et une vingtaine d’autres entreprises et organisations sont sur les rangs. Ce ne sont pourtant pas des produits rentables. Les vaccins coûtent cher à développer, on parle de 2 milliards de dollars (1,82 milliard d’euros) pour le Coronavirus, et « rapportent peu », puisqu’il suffit d’une ou deux injections pour protéger le patient. Les grands laboratoires mondiaux et les start-ups ne s’y aventurent que s’ils sont soutenus par des fondations ou des États. Moderna, qui ne travaille pas que sur les vaccins, perd de l’argent depuis neuf ans. Mais cette licorne dont le siège est à Boston est valorisée 10 milliards de dollars en Bourse…

Le nombre élevé de décès² liés au Covid-19 à travers la planète permettra-t-il d’aboutir à un vaccin ? Le doute est permis car pour le SRAS, également un coronavirus à syndrome respiratoire aigu sévère³, qui a entraîné la mort de 774 personnes, le vaccin n’est toujours pas disponible à ce jour. Rappelons que pour le SRAS, il a fallu attendre 20 mois avant de réaliser les premiers tests de vaccins.

Vers une plus grande tolérance aux risques ?

L’IA a été au cœur de toutes les discussions de Bio-Europe Spring. Les biotechnologies brassent des quantités massives de données pour la mise au point de nouvelles molécules. Un large consensus est établi dans le secteur des sciences de la vie pour développer, plus rapidement et à moindre coût, les médicaments de demain.

L’IA permet d’accélérer l’innovation thérapeutique et cette dernière n’est pas qu’une affaire d’investissement. Shelley Epstein, directrice des Affaires réglementaires du laboratoire Imagia au Canada, souhaite que les gouvernements adoptent une plus grande tolérance aux risques –pour la mise sur le marché de médicaments–, que les acteurs de la santé renforcent les partenariats externes et qu’ils recrutent des talents venant d’autres secteurs industriels pour inventer des solutions plus créatives. Des changements notables pour un secteur encore très réticent à modifier ses protocoles et ses habitudes.

Les experts ont débattu des nouvelles maladies rares qui émergent dans le monde. Ces maladies touchent moins de cinq personnes sur 10 000. Rapporté à la population, cela signifie qu’une même maladie rare concernera moins de 30 000 personnes en France.
Les patients souffrant d’affections rares ne devraient-ils pas bénéficier de la même qualité de traitement que les autres ? À ce jour, 7 000 maladies rares existent et 250 sont découvertes chaque année. Or un nombre infime de patients touchés bénéficient de traitements.
Amortir les coûts du développement et la mise sur le marché d’un médicament qui traite une maladie rare en raison du faible nombre de patients concernés est considéré comme « pas rentable ». C’est tout l’objet du Règlement Européen (CE) 141/2000 d’inciter l’industrie pharmaceutique et les sociétés de biotechnologie à développer des médicaments orphelins. Mais l’incitation ne suffit plus. Si la France montre l’exemple par le nombre de nouveaux médicaments orphelins, l’Europe doit s’emparer de ce sujet majeur de santé publique. C’est un enjeu de justice et/ou d’équité médicale.

Détecter et prévenir

Au cœur des discussions de Bio-Europe Spring a également émergé la nécessité de changer la façon de penser en matière de recherche. William H. Hait, Directeur de l’innovation externe du géant américain de la santé Johnson & Johnson, a souligné l’importance des sciences comportementales pour analyser les causes des maladies et permettre ainsi de les guérir, et pas seulement de les soigner. « Là est la révolution majeure pour les décennies à venir selon W.H. Hait : la « santé digitale », l’alliance de la médecine et de la technologie, offre d’énormes opportunités pour détecter et prévenir des maladies grâce à des dispositifs connectés innovants. »

Encore faut-il bien définir les priorités.

Olivier Cerf

 

1. Les autres participants étaient : James Greenwood, PDG de BIO Biotechnologie Innovation Organization, Richard Hatchett, DG de CEPI, George Yancopoulos, Président de Regeneron, Otello Stampacchia, Fondateur du Fonds Omega, Hanneke Schuitemaker, Directrice Vaccins Viraux de Janssen Pharma, Johnson & Johnson.
2. Au 31 mars 2020 : 823 000 cas identifiés de Coranavirus et 46 600 morts dans le monde. 52 128 cas en France dont 3 523 morts. 

3. Apparu en Asie entre novembre 2002 et août 2003.

 

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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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