Colonel S. Brunet et Adjudant C. Roguet de la gendarmerie de Pontoise : formation en continu

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Depuis l’affaire Weinstein et le déclenchement de Me Too dans le monde entier, plus personne ne peut se voiler la face !

Oui, la violence faite aux femmes persiste et hélas, en France, une femme meurt tous les 3 jours sous les coups de son conjoint … voire 2 depuis le début de l’année. Mais en parler dans La lettre de l’Entreprise ?

Oui, parce que le département du Val d’Oise pourrait être désigné « département test » par le ministère de la Justice pour ses expérimentations et pour sa conception du « dispositif électronique de protection anti-rapprochement ».

Oui aussi, parce qu’en Val d’Oise, les autorités judiciaires se mobilisent depuis des années sur ce fléau à commencer par la présidente du tribunal de Pontoise, Gwenola Joli-Coz (cf. interview p 9) et le procureur de Pontoise Eric Corbaux (cf.p 10).
La lettre de l’Entreprise est allée à la rencontre des interlocuteurs concernés et a souhaité faire parler ceux qu’on entend rarement : les gendarmes. Ce sont eux qui, les premiers, accueillent ces femmes (plus rarement des hommes) en proie aux violences ou au harcèlement de leur conjoint, la plupart du temps très démunies quand elles arrivent pour la première fois à la gendarmerie ou au commissariat.

Le colonel Stéphane Brunet, chef du groupement de la gendarmerie du Val d’Oise et l’adjudant Cindy Roguet, référente formation, ont accepté de répondre sur la difficulté de l’accueil des victimes de violences conjugales et de leur prise en charge.

Colonel Stephane Brunet pragmatique
Stephane Brunet

La lettre de l’Entreprise : Est-ce que les chiffres de plaintes ont beaucoup augmenté ?

Stephane Brunet : «  Le Val d’Oise est un territoire dans lequel la gendarmerie est intervenue près de 200 fois l’année dernière pour des violences intrafamiliales. Plus de 300 coups et blessures volontaires criminelles ou correctionnelles. 80 % (plus précisément 81 %) de coups et blessures concernent des femmes. Il y a aussi des violences sexuelles qui entrent dans ce champ-là, avec une augmentation l’année dernière de 18 %. On a un vrai effet de captation, de révélations, de choses qui étaient peut-être tues ou cachées avant, parce qu’aujourd’hui le dispositif le permet, parce qu’il y a quelques affaires marquantes qui incitent les victimes à témoigner. Mais ces victimes ont encore du mal et mettent du temps avant d’arriver jusqu’à nous et à s’exprimer sur ces faits. La gendarmerie s’efforce d’être présente pour les accompagner.

La lettre de l’Entreprise : Que pensez-vous de l’arrivée des outils, téléphone grave danger et bracelet anti rapprochement ?

Stephane Brunet : Tous ces outils numériques mis en place récemment (ou bientôt), et dont le ministère de l’Intérieur fait la promotion, marchent, car ils facilitent les premiers pas pour certaines personnes qui n’oseraient pas se rendre sur place. Et la plateforme en ligne où l’on peut démarrer un début de plainte facilite réellement une prise de contact avec la victime. Cette plateforme permet de faire le pas, d’établir un dialogue avec le gendarme ou l’enquêteur pour comprendre ce qui se passe, éventuellement par téléphone, avant qu’il y ait une prise de rendez-vous qui sera aussi indispensable que bénéfique.

La lettre de l’Entreprise : La formation de vos équipes dans le traitement des violences conjugales est-elle récente ? Comment êtes-vous structurés ?

Stephane Brunet : Au moment où ils se forment à cela, les gendarmes sont encore jeunes, donc l’épaisseur humaine va venir avec le temps et l’expérience. Il est indispensable de former en continu nos gendarmes sur la compréhension des mécanismes mentaux qui peuvent empêcher les victimes de parler, sur l’écoute des victimes, etc.
Pour cette formation, je m’appuie sur la compétence d’un sous-officier, Cindy Roguet, spécialisée dans ce type de contentieux et qui gravite dans d’autres milieux que la gendarmerie pour parfaire ses connaissances.

La lettre de l’Entreprise : Les victimes reprochent souvent aux gendarmes de refuser de prendre leurs  plaintes si « elles ne sont pas en sang ou pleines de bleus » alors qu’elles sont harcelées et qu’elles ont enfin fait un pas pour venir ?… Comment traitez-vous cela ?

Stephane Brunet : Ça s’améliore ! Tous les individus n’ont pas forcément le même genre de réaction. On tente de gommer ça. Quand on fait une enquête quelle qu’elle soit, cela nécessite parfois des éléments matériels pour l’enquête qui suit, et la confrontation avec l’auteur présumé. C’est pour cela que certains gendarmes ont une réaction qui peut sembler rigide… mais l’adjudant Cindy Roguet évoque ce point lors de ses journées de formation.

La lettre de l’Entreprise : Les femmes ne sont pas assez informées sur la façon de porter plainte ?

Stephane Brunet : Le gendarme réfléchit toujours sur les éléments factuels qu’il va devoir opposer à l’auteur. Parfois le déroulement de la plainte ne se déroule pas toujours comme prévu, notamment sur la façon de traiter les blessures. Cela peut être dû à un problème sur l’apprentissage du droit. Les auteurs mis en cause ne nient pas tous les faits, certains reconnaissent aussi leurs actes. C’est plus facile ensuite !

La lettre de l’Entreprise : Que pensez-vous de l’expérimentation du bracelet anti–rapprochement ?

Stephane Brunet :  Je pense que c’est un bon complément, et que ça mérite d’être testé. Moi, j’ai travaillé pendant 4 ans en Espagne et le dispositif existe déjà là-bas. Il faut le tester, tout ce qui est outil technologique complémentaire permet de rassurer, prévenir ou d’intervenir plus rapidement, et évidemment est bon à prendre.  On est dans ce monde-là, il faut utiliser tout ce qui peut servir.


Cindy Roguet : une évidence

Cindy Roguet, adjudante de la brigade de gendarmerie de Pontoise est devenue, depuis mai 2018, formatrice, référente dans le traitement des violences conjugales… Très impliquée dans la vie associative et mobilisée sur la question depuis longtemps, Cindy Roguet en a fait son cheval de bataille.

Cindy Roguet

La lettre de l’Entreprise : La formation des gendarmes à l’accueil des femmes battues, c’est très nouveau, non ?

Cindy Roguet : A priori, nous bénéficions tous d’une formation initiale générale mais un peu courte sur le sujet et il est fréquent qu’au travers des missions ou des déplacements, certains passent au travers. C’est pourquoi j’ai vite jugé bon de mettre en place une formation continue initiale pour tous les jeunes gendarmes qui intégraient le commandement. Même si je ne les vois qu’une fois par an, cela crée un lien et leur permet d’identifier les interlocuteurs privilégiés qui traitent de cette question des « Violences Conjugales » et les autorise à revenir vers nous.

La lettre de l’Entreprise : Comment vous êtes-vous formée ?

Cindy Roguet : Depuis 14 ans que je suis dans la gendarmerie, je me suis formée, non seulement à travers des formations de plus en plus spécialisées que je suis désormais tous les ans au Parquet, mais aussi à travers un travail de suivi que je réalise auprès d’associations comme « Du côté des femmes » implantées à Cergy, Sarcelles, … ou auprès de missions que je mène dans d’autres associations de prise en charge de femmes violées ou en difficultés. Et bien sûr lors de sessions régulières avec des psychologues.

De l’empathie, mais pas de compassion

Je viens de suivre une formation de quatre jours. La première partie était consacrée à déconstruire les idées reçues, à comprendre que les différentes normes sociales que l’on a intégrées depuis toujours doivent être remises en cause, y compris sur la question du masculin-féminin. J’ai appris ce que pouvait engendrer le cycle de la violence: déclencher le phénomène de l’emprise, la vulnérabilité de la femme agressée mais aussi de son auteur. La deuxième partie, totalement consacrée à l’emprise démontrait la mise en place de l’isolement de la victime puis peu à peu la montée de la violence de son conjoint. Il m’est apparu capital de transmettre ces mécanismes complexes aux gendarmes que je forme. Car très souvent ces militaires qui ont une formation qu’on peut considérer comme un peu « rigide » éprouvent un sentiment de frustration lorsqu’une victime, après avoir fait l’effort de déposer plainte, va retirer la plainte, la fois d’après… Il devient alors inexplicable pour eux que la victime, qui a passé trois heures à déposer plainte, la retire ensuite. Notre formation, qui prend en cause la formation psychologique de l’état de victime et des effets qu’elle encourt, du fait de l’emprise que son conjoint a sur elle par exemple, va aider nos collaborateurs gendarmes à accepter les situations et surtout à maintenir le lien qu’ils peuvent avoir avec les victimes. Même si l’important est bien de garder de l’empathie avec la victime et non de la compassion.

La lettre de l’Entreprise : Comment sont définies vos attributions ?

Cindy Roguet : Je dispose de beaucoup plus de visibilité depuis que j’ai été officiellement nommée référente concernant les violences intra familiales et conjugales. J’ai désormais toute la légitimité nécessaire pour effectuer des formations dans tout le groupement de la gendarmerie du département (nous sommes 700) et former les brigades de chaque unité. Actuellement, nous organisons des demi-journées de formation très régulières –j’ai formé 200 personnes sur le département du 95– et chaque unité est censée former 30 % de son effectif à l’accueil des femmes en proie aux violences conjugales.

La lettre de l’Entreprise : Il y a encore des ratés… des femmes qui se disent mal accueillies …Comment l’expliquez-vous ?

Cindy Roguet : La matière est encore beaucoup trop complexe et les formations trop nouvelles pour qu’on obtienne un résultat de qualité immédiat. Je pense avoir aujourd’hui formé 50 % des effectifs intervenant sur le terrain. 50% de gendarmes concernés ont assisté à au moins une séance de formation sur les violences conjugales. Malheureusement il y a beaucoup de turnover dans les effectifs des brigades du département et il faut sans arrêt recommencer les formations. Je suis seule et je me déplace dans beaucoup d’unités et forcément je ne peux couvrir actuellement tous les besoins.

La lettre de l’Entreprise : « Pourquoi les femmes n’acceptent-elles pas de déposer plainte ? »

Cindy Roguet : C’est précisément ce que j’essaye d’expliquer lors de la première journée de formation que je fais auprès des gendarmes. Si les femmes ne déposent pas plainte, alors qu’elles ont fait l’effort de pousser la porte… si elles n’ont pas le déclic, c’est qu’il doit y avoir une raison et qu’ils doivent essayer de la trouver. C’est là précisément que je dois faire de la pédagogie et leur transmettre le plus d’information possible sur tous les états dans lesquels se trouve la victime fragilisée… voire l’auteur puisqu’il faut aussi apprendre à décoder ce que ressentent les auteurs. Et les phénomènes d’anesthésie d’émotion qui les envahissent parfois.

J’organise une semaine de formation sur les auteurs de violence conjugale, car eux aussi il faut apprendre à les écouter !

Béatrice Monomakhoff

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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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