Air France-KLM – Emirates Juniac contre Antinori

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Il y a des vérités parfois difficiles à entendre. Alexandre de Juniac (Air France-KLM) en a fait les frais face à Thierry Antinori (Emirates) lors du débat qui les a opposés sur le partage du ciel entre les compagnies aériennes du monde. Meilleurs extraits du débat.

« Vous êtes en train de basculer dans la Troïka et vous méritez mieux que ça, Monsieur de Juniac !!! »

« Vous êtes en train de basculer dans la Troïka et vous méritez mieux que ça, Monsieur de Juniac !!! »

Une première, ce débat policé mais musclé entre Thierry Antinori, vice-président, chef de la direction commerciale d’Emirates et Alexandre de Juniac, pdg d’Air France-KLM, le 12 juin au « Paris Air Forum 2015 », congrès préparatoire au 51e salon du Bourget, co-organisé par Aéroports de Paris et La Tribune.

Le sujet « Comment va s’organiser le transport aérien ces prochaines années ? » et « Qui aura les clés de ce Yalta  » ne prêtait pas à l’harmonie ! Et si les deux débatteurs ont (presque) tout le temps gardé le sourire, les scuds de T. Antinori, d’Emirates, ont parfois fait tanguer A. de Juniac, même si son humour franglais a réjoui le pdg d’AF-KLM et le public.

La première question « qui fâche », posée par Fabrice Gliszczynski (La Tribune), a trouvé deux réponses sans appel. Quelle stratégie est respectable ? a détaillé l’animateur du débat :

• celle des compagnies du Golfe (Ndlr : Emirates (Dubaï), Etihad (Abu Dhabi) et Qatar Airways, très puissantes aujourd’hui alors qu’elles étaient microscopiques, il y a 15 ans) qui raflent des parts de marché, fortes de leurs performances commerciales et du soutien de leur pays d’origine ?

• ou celle des transporteurs traditionnels, européens comme américains¹, qui, soumis à des réglementations étatiques et regroupés en alliances, se rebiffent et refusent de faire face à cette concurrence qu’ils jugent déloyale ?

Pour Alexandre de Juniac, qui en appelle à la volonté américaine d’obtenir une révision de la déréglementation du ciel afin de contrer les offensives commerciales des compagnies du Golfe, l’objectif est de « demander à l’Europe un allègement des contraintes règlementaires, fiscales et sociales qui pèsent sur les compagnies européennes. » Et le pdg de marteler : « La croissance est là pour les vingt prochaines années. Certains transporteurs sont capables de gagner sur une moyenne période, et nous, comment allons-nous nous structurer ? Pas en prenant une participation majoritaire dans Emirates ! Je pense que les règles vont évoluer. Mais d’ici 10 ou 15 ans, il ne restera que 4 ou 5 très grandes compagnies, qui auront un pied en Europe, un en Amérique du Nord, un ou deux pieds en Asie, et un pied ou pas dans le Golfe … et Air France-KLM sera l’une de celles-là ! Avec ses amis américains, chinois et ceux du Golfe s’ils le souhaitent. On travaille pour cela. ». Le personnel d’Air France aimerait le croire, qui malgré les réformes de fond que le pdg a mises en œuvre, se sent très menacé.

Alexandre de Juniac poursuit :

1- « Les politiques nationales d’allègement des contraintes réglementaires, fiscales et sociales qui pèsent sur les compagnies sont pénalisantes lorsqu’elles sont excessives : la légitimité de la taxe Chirac (anti-sida) sur le transport aérien en est le meilleur exemple. Elle alourdit artificiellement depuis 2008 le poids des cotisations sur les compagnies aériennes » (Ndlr : Fabrice Brégier, pdg d’Airbus, avait dénoncé, 30 mn auparavant, la nocivité de cette taxe et les commandes qu’elle avait fait perdre à l’avionneur). 2- « On pousse l’Union Européenne à adopter le régime des navigants maritimes et l’allègement des cotisations sociales des navigants. 3- On incite l’Union Européenne à adopter un règlement des différends analogue à celui du commerce mondial. Ce n’est pas une bonne idée : on préfère appeler à la mise en place d’un organe de règlement des différends, à l’instar de celui de l’Organisation Mondiale du Commerce (laquelle ne concerne pas l’aérien). Le tout dans le même but : lutter à armes égales avec les nouveaux venus dans le monde de l’aérien. »

Vu le temps que prennent les négociations à Bruxelles, l’essor des compagnies du Golfe a de beaux jours devant lui.

« Enfin, les cies du Golfe bénéficient de subventions qui leur permettent d’avoir des infrastructures financées par leurs États. Il y a confusion d’actionnaires et d’intérêts entre les infrastructures des aéroports et les cies aériennes. Ce qui n’est pas le cas en Europe ».

Thierry Antinori dégaina son bazooka sur les bénéfices d’Emirates et la satisfaction client.

« La philosophie d’Emirates, inspirée par l’industrie automobile et adoptée depuis 30 ans, est tournée vers les désirs des clients. Nos comptes des 27-28 dernières années ont été positifs. En 2014, nous avons engrangé 1,6 milliard de $ de profit, distribué 700 millions de $ de dividendes aux actionnaires et 300 millions de bonus à nos équipes. Tim Clark, le fondateur et Pdg, a su devancer les attentes des clients et anticiper les changements sociologiques des consommateurs du 21ème siècle :

Emirates a le premier lancé l’écran intégré sur toute la Floride et ensuite sur les domestic lines,

Emirates offre aux voyageurs « business » d’aller les chercher à leur domicile,

Emirates a investi massivement dans la marque auprès de ses consommateurs. L’entreprise a été créée avec des valeurs qui sont : « le client, le client, le client ». Cette année, Emirates a créé 11 000 emplois. 129 000 personnes ont postulé pour travailler chez nous. »

Et Thierry Antinori d’asséner : « Le débat sur les subventions (Ndlr : 42 milliards de $ accordées par les États depuis 18 ans : 6,8 pour Emirates, 18 pour Etihad et 17,5 pour Qatar Airways) nous paraît injuste, mais nous répondrons au document de 55 pages produit aux États-Unis. Le client n’a rien à faire de ce débat entre compagnies, ce qu’il veut, ce sont des produits qui fonctionnent. Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Tourisme français, a déclaré, lors des Victoires du tourisme : « Le tourisme était une pépite, maintenant, c’est un trésor national ! » Vous devriez le suivre. Conclut-il. Il semble qu’il ait tout compris ! »

Appel à une stratégie d’état

Fabrice Gliszczynski : Peut-on endiguer l’essor des compagnies du Golfe ?

Pour Alexandre de Juniac : « Il ne s’agit pas d’endiguer l’essor. Les compagnies du Golfe ont une croissance énorme. Elles représentent en Europe – Asie du Sud-Est – Inde une part de marché du double de la nôtre, cumulée avec British Airways, Lufthansa etc..

On n’est pas opposé aux accords de régulation de trafic, pourvu que la concurrence soit équitable ! Mais aujourd’hui, elle ne l’est pas, en raison de l’argument souvent invoqué par Thierry Antinori lui-même : « Les États du golfe ont mis en place une stratégie d’État » très volontariste. Tant qu’une stratégie d’État n’est pas mise en œuvre dans les pays européens en faveur des pays de l’Union européenne, cela ne pourra pas fonctionner… Stratégie qui devrait être complétée par une négociation entre les États du Golfe et l’Union Européenne pour équilibrer la concurrence dans certains domaines. »

Thierry Antinori : « La croissance d’Emirates ne fait que commencer. Pour des compagnies aériennes en pleine croissance, le gâteau va doubler : ce qui est important, c’est que l’on parle de mobilité et des consommateurs. Vers certaines villes européennes il y a 112 vols par semaine, 17 vols par jour vers le Royaume Uni, 9 vers l’Allemagne et même pas 5 vers la France. Il y a donc des opportunités à saisir. Il est important de savoir que 10 villes européennes nous ont demandé d’ouvrir des vols vers New-York. Il y a 100 aéroports dans le monde, qui peuvent être ceux de villes moyennes, où Emirates est susceptible de poser ses avions… La force du consommateur prévaudra toujours. Si le débat sur les charges sociales du continent européen pose problème, – et il nous concerne aussi avec nos collaborateurs en France – ce qui nous intéresse avant tout, c’est le poids économique et géographique de nos clients. »

Thierry Antinori qui a l’art de parler comme un écran de pub, en franglais de préférence, ajoute : « La force du consommateur prévaut. En France, on vient de signer un accord codeshare (de partenariat) avec la SNCF dans 19 villes, mais si je puis résumer «  Sncf, c’est possible, DGAC ², ce n’est pas possible » car les droits de trafic sont plus difficiles à négocier que les accords avec la SNCF. »

Fabrice Gliszczynski : Certains pays comme la France négocient des droits de trafic dans le cadre de ventes de Rafale. Serez-vous perdant si les droits de trafic sont bradés par les États ?

Alexandre de Juniac : « Est-ce une bonne nouvelle pour Air France de donner des droits de trafic à quelque compagnie que ce soit ? Non, c’est une mauvaise nouvelle car cela va prendre du trafic connecté à CDG dans deux villes comme Nice et Lyon où l’on aurait pu récupérer du trafic.

Aller se connecter dans un hub du Golfe, c’est quand même moins commode qu’à CDG ; et s’il n’y a pas de hub à CDG, ou si le hub de CDG s’affaiblit, la capacité de connexion avec la ville de province sera plus faible. Lyon est bien connecté au monde entier, grâce à la puissance du Hub de CDG ou de Schipol avec en plus, l’accès à Munich, Francfort et Londres. Il est important que les patrons d’aéroports régionaux et les élus locaux le comprennent et c’est vrai aussi pour Nice : les connexions pour Nice et Lyon représentent 30 fois l’offre de connectivité des 3 villes du Golfe.»

Thierry Antinori : « Il y a 22 destinations long courrier au départ de Lisbonne et 10 au départ de Dusseldorf. Des villes moyennes d’Europe ont autour de 15 destinations long courrier, mais Lyon ne propose que 2 long-courriers par jour. Aller de Lyon à Dubaï avec un long-courrier qui offre un bon produit de bout en bout, avec de la place pour vos bagages à main et pour travailler, c’est une option qu’apprécient nos clients. Ensuite c’est la compétition qui départage les compagnies.

Lyon, capitale de Rhône-Alpes mérite mieux et devrait être reliée à New-York. Le tourisme dans les régions en France mérite beaucoup mieux et je le dis d’autant plus que je suis Français.

50 % des destinations qu’Emirates dessert en Asie ne le sont pas par Air France-KLM. Les personnes qui veulent venir de Taïwan passent par Dubaï mais ne passeront pas par Lyon ; les tour opérateurs australiens ne programment pas Lyon, qui n’est pas desservie tous les jours. On dit aux Lyonnais : vous pouvez aller à Dubaï, mais pas le mardi ni le jeudi ! Donc Lyon est injustement sanctionnée par des alliances parisiennes, qui sont des alliances défensives du XXe siècle. C’est dommage, surtout quand le ministre du Tourisme parle de « trésor national »

Alexandre de Juniac : « Il n’y a pas un lien automatique entre la connexion long courrier directe de la ville et la présence des touristes. Concernant le tourisme, ce que vous dites est très contestable en chiffres. Une ville comme Séville a 2 à 3 fois plus de touristes extracommunautaires, via des longs-courriers qui connectent en Europe, que n’en a une ville comme Lyon. »

Thierry Antinori : « Moi, les Lyonnais me disent ça et je les crois !!! Car « I look in their eyes ! ». Rires de la salle.

Alexandre de Juniac : « Mais dans vos vols pour Lyon, 8 passagers sur 10 sont des Français … qui, sinon, iraient chez moi ! » (re-rires de la salle )

Alliance, produit et compétition

Thierry Antinori : « Sans entrer dans les flagorneries, sous M. de Juniac, Air France a fait beaucoup de progrès en termes de produits mais j’ai l’immodestie de penser que si les compagnies aériennes du Golfe n’avaient pas autant «  mis le paquet » dans le produit ces dix dernières années, les compagnies européennes ne pousseraient pas autant et resteraient au niveau de la Troïka européenne.

Delta, United et American Air Lines font des profits record et n’investissent rien pour le client : sur les vols domestiques, avec des avions de plus en plus vieux, vous avez 16 sandwiches pour 16 passagers : 8 ham, 8 turkey (8 dinde, 8 jambon). Les 3 grosses compagnies ont pondu un rapport de 55 pages sur les compagnies du Golfe et leurs subventions. Pendant ce temps, Emirates a mis en place 25 nouveaux A380 et ouvert 15 routes au niveau mondial. à chacun sa philosophie ! »

Alexandre de Juniac : « Emirates ne croit pas aux alliances. Pourtant, nous desservons 1 000 destinations grâce à SkyTeam ! Delta, notre partenaire sur l’Atlantique Nord, nous permet d’offrir des connexions partout dans le monde aux voyageurs ! La concentration ne va pas contre le consommateur et me semble une bonne chose pour le secteur. »

Thierry Antinori : « Nous ne croyons pas aux alliances car on veut contrôler ce que l’on fait. On investit dans le produit. Les 3 priorités d’Emirates sont « competition, competition, competition », et les États-Unis c’est « protection,  protection, protection ». Vous êtes en train de basculer dans la Troïka et vous méritez mieux que ça, Monsieur de Juniac !!! »

Fabrice Gliszczynski : Y a-t-il moyen de nouer une alliance avec les compagnies du Golfe ?

Alexandre de Juniac : « On a un accord avec Etihad, concurrent d’Emirates, une alliance que l’on développe dans l’intérêt des deux parties. Notre alliance avec Delta, c’est 13 milliards de $ de revenus. Le but est-il de dupliquer le modèle de l’alliance Delta ? Oui, si on peut s’en rapprocher, ce serait bien, » conclut A. de Juniac.»

Thierry Antinori : « Je pense que certaines joint-ventures peuvent être potentiellement dangereuses, voire déloyales, pour le consommateur car vous avez une « ANTI TRUSTIBILITY » où les compagnies ont légalement le droit d’ajuster leurs offres et leur ”pricing”. On a vu l’acharnement quand Emirates a fait voler ses avions entre Milan et Lyon. On est content d’être une alternative … On a 37 villes en Europe et notre philosophie n’est pas la concentration, mais plutôt des partenariats. »

La partie n’est pas terminée… Le match reste à jouer !


1- Star alliance, Oneworld, Skyteam : les 3 alliances dont la soixantaine de compagnies transportent les ¾ du trafic mondial.
2- DGAC : Direction Générale de l’Aviation Civile
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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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