A Giverny, on ré-invente la RSE

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Va-t-on transformer l’entreprise ?

Le capitalisme « responsable » progresse-t-il en France ? Va-t-il répondre aux attentes des « parties prenantes » de l’entreprise en revisitant l’objet social de l’entreprise ? Face à l’urgence climatique, la loi Pacte¹ offre l’opportunité à toute entreprise d’exercer sa responsabilité sociétale et environnementale (RSE). Dirigeants, politiques et étudiants de grandes écoles ont planché sur cette « RSE », thème du 1er Forum de Giverny.

Le 1er rendez-vous annuel de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE) s’est tenu à Giverny (Eure) le 6 septembre 2019, en présence de 2 ministres, 2 secrétaires d’État² et d’une pléiade de dirigeants, désireux d’exprimer la place majeure qu’elle tient dans leurs organisations.

Qui aurait parié, il y a quelques mois, qu’un responsable RSE devienne responsable du pilotage du chantier de construction d’un terminal d’aéroport ? C’est pourtant le cas. Edward Arkwright, directeur général délégué du groupe Aéroports de Paris, a déclaré que le futur terminal 4 de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle est placé sous la responsabilité d’Amélie Lummaux, directrice Environnement, RSE et Territoires d’ADP. « Pour la 1ère fois, ce n’est pas l’ingénieur bâtisseur qui pilotera le projet ». Preuve de la prise en compte des externalités d’un projet contesté par une partie des riverains de Roissy.

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Amélie Lummaux, directrice d’ADP


Plus qu’une impression

Trois mois après l’entrée en vigueur de la loi Pacte sur la transformation des entreprises (cf. exclu web), le Forum de Giverny vient rappeler que l’objet social de toutes les entreprises intègre des enjeux sociaux et environnementaux : « La société est gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité » : telle est la rédaction du nouvel l’article 1833 du Code civil.
Cette disposition est incitative, non obligatoire, mais fortement conseillée en cette période d’urgence climatique. Le refus de prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux pourrait se retourner contre l’entreprise, en ayant des conséquences fâcheuses en raison du risque juridique potentiel émanant de ses parties prenantes.

Marie-Claire Daveu, directrice du développement durable du groupe de luxe Kering, a été claire. A l’heure où « les organismes internationaux sont critiqués, ou les accords signés – Kyoto, Paris – sont vite dénoncés, les entreprises ne peuvent plus tourner le dos aux problèmes », car ce sont elles qui produisent et qui polluent. Pour le groupe de luxe, il faut raisonner sur l’impact global des activités. En effet, « 90 % de nos impacts viennent de la chaîne des fournisseurs, notamment des matières premières comme le coton ». Pionnière, Kering est la 1ère grande entreprise à avoir adopté, dès 2015, un compte de résultats environnement, véritable outil de pilotage. « Le Fashion pact », dévoilé par François-Henri Pinault lors du récent G7, embarque 32 acteurs, soit 150 marques internationales de la mode, qui représentent 30 % du secteur, « lesquelles s’engagent à améliorer leur impact environnemental. » De quoi inciter d’autres filières à se mobiliser pour le climat et la planète.

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Marie-Claire Daveu, directrice du développement durable du groupe de luxe Kering,

Un sondage de l’IFOP (réalisé en août 2019) révèle que la notoriété de la RSE augmente auprès des Français. Un tiers d’entre eux pensent que le dirigeant d’entreprise est l’acteur le plus décisif pour faire progresser la RSE, alors que les consommateurs arrivent en deuxième position avec 22 %, devant l’État (16 %). Les 3 principaux enjeux de la RSE sont :
• la protection de l’environnement (22%),
• l’amélioration des conditions de travail (19%),
• et le renforcement des comportements éthiques (15%).
Certes la RSE reste compliquée (pour 18 % des sondés), anecdotique (10 %), contraignante (6 %), voire inutile (6 %).

 

« Faire entrer une partie prenante au comité exécutif »

Lors de la première table ronde [Comment transformer une contrainte en opportunité], Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie, a rassuré les dirigeants : « la loi Pacte est un levier de performance en termes d’alignement de l’entreprise », car « la RSE permet de penser le futur de l’entreprise ». Hélène Valade, présidente de l’Observatoire de la Responsabilité Sociétale des Entreprises, a souligné « la montée de l’attente de sens de l’opinion publique et de la tolérance zéro sur les comportements non vertueux en faveur du climat. (…) Beaucoup d’entreprises mettent en place une démarche qui englobe les performances financières et extra-financières ». Pour celle qui est aussi la directrice du développement durable du groupe Suez, « ce qui est au cœur de la loi Pacte, c’est la réflexion sur l’ambition de l’entreprise dans la société, aujourd’hui et dans le futur ». À l’entreprise de trouver les solutions pour répondre aux enjeux sociétaux.

Pour Jean-Marc Borello, président fondateur du groupe SOS (1ère entreprise sociale et solidaire d’Europe avec 18 000 salariés), « le plus important est la coopération entre entreprises et dans les filières(…) se donner les moyens et les outils pour se mettre en cohérence avec ses engagements ».

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Jean-Marc Borello, président fondateur du groupe SOS

[L’implication des parties prenantes dans un projet global de RSE] (2e table-ronde) est primordiale : une entreprise ne peut avancer seule et a intérêt à engager son écosystème. Pour Marie-Christine Korniloff, directrice déléguée au monde économique du WWF (ONG qui milite pour la protection des espèces et des espaces), « Faire entrer une partie prenante au comité exécutif ou au conseil d’administration est un aiguillon très utile. Pourtant beaucoup d’entreprises ne prennent pas assez en compte leurs parties prenantes ».

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Marie-Christine Korniloff, directrice déléguée au monde économique du WWF (ONG qui milite pour la protection des espèces et des espaces

L’ancienne directrice RSE de Danone, Emmanuelle Wargon, aujourd’hui secrétaire d’Etat chargée de la transition écologique, a pointé, elle, la nécessaire évolution du capitalisme international : « il faut changer notre modèle d’économie de marché, en rapprochant stratégie et RSE (…) L’entreprise doit prendre en compte les externalités négatives destructrices de valeur sociale et environnementale ».

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Emmanuelle Wargon, secrétaire d’Etat chargée de la transition écologique


« L’empreinte carbone du digital a dépassé celle de l’aviation »

[L’intégration des objectifs de développement durable dans les orientations stratégiques et appels d’offres] (3e table ronde) est l’une des priorités de l’EpEune association qui regroupe une quarantaine de grandes entreprises françaises engagées. Pour sa délégué générale, Claire Tutenuit,« tout l’enjeu est d’entraîner les directions opérationnelles (…) et d’intégrer les critères de développement durable dans les rémunérations. Les entreprises françaises ne se sont pas assez emparées des Objectifs de Développement Durable définis par l’ONU en 2015, la même année que l’Accord de Paris. Il y en a 17 (cf. exclu web), et tous contribuent à la sauvegarde du climat. » Claire Tutenuit déplore que «l’empreinte carbone du digital ait dépassé celle de l’aviation, dû à un usage exponentiel des données et des images, notamment liée à la téléphonie mobile. » Et de cela, peu de dirigeants en parlent…

Jean-Philippe Ruggieri, directeur général de Nexity (20 000 logements et bureaux neufs par an, 1er opérateur immobilier européen) a souligné « le rythme d’urbanisation artificielle », soit une emprise au sol équivalent à un département français par an, et plaidé pour « davantage de constructions verticales afin de libérer du sol et favoriser la biodiversité ». « Inscrire les ODD (Objectifs de Developpement Durable-cf. exclu web) dans les appels d’offres est souhaitable pour mettre tous les fournisseurs sur un pied d’égalité » a-t-il précisé.

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Jean-Philippe Ruggieri, directeur général de Nexity

Sur [l’engagement social des marques] (4e table-ronde), Edward Arkwright, directeur général exécutif du groupe ADP, a exprimé une vision pragmatique : « 90 000 salariés travaillent à Charles de Gaulle, dont 50 % habitent à proximité. Roissy, c’est aussi 200 000 passagers par jour. Un aéroport est une entreprise présumée polluante. Un aéroport génère aussi de l’attractivité et de la connectivité (…) Alors faut-il faire payer les avions polluants ? Fixe-t-on comme objectif la neutralité carbone sans compensation ? Des questions restées sans réponse. Dans le contexte de la crise suédoise (Ndlr : « flygskam » – la honte de voler) qui touche le transport aérien, l’objectif est connu : à terme le transport aérien ne devra plus polluer.

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Edward Arkwright, directeur général délégué du groupe Aéroports de Paris

Guillaume Leroy, président de Sanofi France, préfère le terme de contribution à celui de responsabilité. Fort d’un écosystème qui compte 10 000 entreprises (fournisseurs, clients, partenaires, etc.), le n°1 français des laboratoires pharmaceutiques précise : « L’engagement des collaborateurs est réel. Nous accompagnons des populations défavorisées, dans le monde entier, et ce sont très souvent nos salariés qui sont à l’origine d’initiatives en cohérence avec la politique RSE de l’entreprise ».

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Guillaume Leroy, président de Sanofi France

Enfin lors de la 5e table-ronde [Comment booster la finance durable et l’investissement responsable ?], Fanny Picard, présidente d’Alter Equity, a déclaré : « Responsabilité et investissement sont compatibles, nous le démontrons avec nos rendementsLa finance à impact social et environnemental se développe, et cela est une bonne nouvelle. À la création de notre fonds, nous étions un cas isolé, aujourd’hui, nous sommes plus d’une dizaine. L’ISR, l’investissement socialement responsable s’est beaucoup développé, mais reste minoritaire puisqu’il ne représente que 6 % de la gestion d’actifs. Les clients de L’ISR se basent sur l’analyse de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) pour choisir leurs titres. »

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Fanny Picard, présidente d’Alter Equity

 

Un chemin pavé de bonnes intentions ?

Le président du Musée des impressionnismes, Sébastien Lecornuministre chargé des Collectivités territoriales, a souligné « Combien la RSE est synonyme de responsabilité générationnelle et culturelle. Notre pays montre l’exemple ». Il a invité les entreprises à réfléchir à d’autres sources de redistribution, notamment le soutien au patrimoine, en  rappel à la courte allocation de Stéphane Bern, venu filmer le village de Giverny, élu village préféré des Français pour 2019.

Les efforts et progrès de toutes les entreprises contribueront à atteindre l’objectif neutralité carbone en 2050 de la France. Une nécessité absolue pour le climat. La loi Pacte n’est certainement qu’une étape et d’autres décisions politiques exigeantes seront à prendre d’ici là pour préserver la planète.

Car ce qui est en jeu, c’est l’acceptabilité de notre modèle économique. Après l’ère du capitalisme actionnarial que l’on connaît depuis une quarantaine d’années, on voit émerger le capitalisme d’utilité sociale, à impacts multidimensionnels (territorial, sociétal, social, écologique, économique).

Le Musée des impressionnismes de Giverny, qui fête son 10e anniversaire, a été un cadre propice à cette réflexion, aux échanges et à la pédagogie.
Effectivement, depuis quelques années, les grosses PME comme les multinationales (Danone, Orange, Carrefour, LVMH, Kering…) ont à ce titre créé des directions RSE chargées de la mise en place de la responsabilité sociale (ou sociétale) de l’entreprise. Ce sont elles qui pilotent la stratégie de développement durable et évaluent les manquements et les progressions possibles de l’entreprise pour mieux répondre aux impératifs environnementaux, éthiques et sociaux. Et c’est tant mieux !

Les sondages nous expliquent que les consommateurs souhaitent s’attacher à des marques qui présentent toutes les garanties éthiques tandis que les collaborateurs d’une entreprise exigent d’elle un comportement environnemental et social exemplaire. Réjouissons-nous en !

Par ailleurs, le onzième baromètre santé et qualité de vie au travail réalisé par l’Ifop cet été pour Malakoff Médéric Humanis³ révèle que le rythme du travail s’est accéléré pour un salarié sur deux et que la place de l’initiative s’effrite au profit des tâches répétitives imposées. Qu’enfin l’ubérisation du travail, la digitalisation et la fragmentation des tâches commencent à avoir des effets mesurables sur l’état de santé des salariés.

Car… Toutes ces bonnes intentions sont-elles une réalité ? Ou un « cache-misère » pour mieux faire passer certaines brutalités du nouveau monde digitalisé et financiarisé des entreprises qui semble très loin des objectifs affichés de RSE dans les nouveaux textes des entreprises. C’est sur le terrain que ces mesures doivent être mises en pratique et il semble que le chemin à parcourir est encore long… Et l’on se demande parfois où sont passés les DRH qui, comme leur nom l’indique, avaient pour mission de garantir le « bon » déroulement des relations humaines au sein de l’entreprise ?

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Forum RSE à Giverny du 6 septembre 2019

 

Olivier Cerf et Béatrice Monomakhoff

 

1- La loi Pacte promulguée en mai 2019 sur la croissance des PME contient 10 mesures phares – Cf. encadré.
2- Gabriel Attal, secrétaire d’État chargé de la Jeunesse et de la Vie associative
Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances (absent en raison des entretiens franco-allemands d’Evian)
Sébastien Lecornu, ministre chargé des Collectivités territoriales
Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances
Emmanuelle Wargon, secrétaire d’État chargée de la Transition écologique
3- Enquête réalisée du 17 mai au 20 juin via Internet auprès d’un échantillon représentatif de 4 552 salariés du secteur privé.
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Auteur

D’abord journaliste dans la presse écrite et radio (France-Inter, Le Point, Le Nouvel Économiste), Béatrice Monomakhoff a ensuite exercé, pendant 10 ans, les postes de responsable communication, successivement chez Yves Rocher, Alcatel et L’Oréal, puis fondé, en 1999, Hors-série.com/, une agence de communication, BtoB avec plusieurs associés dont Jacques Barraux, (ex Les Echos) et Didier Adès ( ex France Inter). C’est en 2007 qu’elle crée La Lettre de L’Entreprise. Elle est rédactrice en chef de ce magazine économique trimestriel diffusé à 3 000 exemplaires dans le Nord-Ouest de l’Île de France édité par l’agence Hors-série.com/ gérée par Isabelle Jariod.

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